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Les errements d'un quadra' célib'
Amour | Perso | 06.07.2015 - 18 h 49 | 2 COMMENTAIRES
Les fantômes du passé

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Un jour, pour te consoler et essayer de te faire relativiser ton malheur, Clément t’avait écrit « ça s’estompera avec le temps et ça passera avec un autre ». Dans six semaines, ça fera deux ans que Solal, que tu appelles souvent ton intérimaire vit à tes côtés et si tu donnes le plus souvent l’illusion que ta détresse s’estompe, tu sais bien que ça ton amour pour Clément ne passe pas. Comme quoi, il avait tort.

Comme tu refuses de vivre dans le souvenir, tu as tout fait pour oublier jusqu’à son existence. Tu évites le Marais comme la peste (tu sais qu’il y passe toutes ses soirées), tu tentes de ne plus passer par Oberkampf où il habitait quand tu l’as rencontré (tu sais qu’il n’y habites plus mais c’est plus fort que toi : quand tu passes, tu trembles…), tu fais semblant de ne pas t’entendre avec le nouveau mec de ta copine Paola (uniquement parce que, comme l’élu, il s’appelle Clément et que la simple évocation de ce prénom te donne envie de pleurer), tu n’iras plus jamais à Bruxelles, où vous aviez passé un week-end dans les bras l’un de l’autre, bref : tu as organisé ta vie pour éviter que quiconque puisse te rappeler son existence.

C’est sans compter que Paris est un village.

Par exemple, le 6 mai 2012, le soir de l’élection de François Hollande, le réseau téléphonique ne marchait pas. Clément et toi aviez tenté d’entrer en contact l’un avec l’autre mais vos SMS n’arrivaient à leur destinataire que bien longtemps après leur envoi. Dans une espèce de dialogue de sourds, vous vous étiez résignés à attendre le 8 mai pour vous retrouver et passer la journée ensemble. Vous étiez au même endroit tous les deux mais tant pis : la probabilité de vous retrouver  parmi les 300 000 personnes pleines d’espoir à Bastille ce soir-là était nulle.

C’était sans compter le destin. Dans la foule, vous étiez tombé l’un sur l’autre. C’est arrivé à nouveau bien des fois et tu sais que cela ne peut pas être le fruit du hasard.

Les dernières fois que tu as croisé Clément, c’était lors de l’hiver 2013/2014. Un soir, tu étais allé danser à la Docteur Love (c’était avant que la programmation ne vire au RnB moisi) avec Romain, avec qui tu as eu une petite histoire. Romain voulait provoquer Clément en duel mais tu as fait en sorte qu’il renonce à ce projet. Quelques semaines plus tard, alors que tu traversais le Marais à vélo, tu étais tombé sur Clément (à moins qu’il ne s’agissait que de son fantôme) et tu étais tombé de ton vélo.

Depuis, plus d’un an c’était écoulé et tu te disais que peut-être, Clément avait déménagé à Tahiti puisque tu ne le croisais plus jamais en ville (comme disent nos amis des régions).

Mardi 5 mai 2015. Tu revenais d’une semaine de mission au grand air, le printemps venait de percer à Paris et on venait de vivre la première belle journée de la saison. Tu portais ton costard le plus ajusté et ta chemise blanche mettait en valeur à la fois ton hâle naissant et le bleu de tes yeux.

Ce jour-là, tu avais déjeuné avec une chef de rubrique du Figaro Magazine et lors de ce rendez-vous, vous aviez défini un sujet qui allait donner de la visibilité à ta petite entreprise. Tu étais donc de fort bonne humeur. De son côté, Solal venait de recevoir une convocation à un entretien qui allait lui permettre, six semaines plus tard, de rejoindre la marque de ses rêves.

Tous deux heureux de votre journée, vous aviez décidé de quitter tôt vos obligations professionnelles et de prendre ensemble un verre en terrasse. Accaparés par vos jobs respectifs, il est bien rare que vous puissiez vous offrir ce type de parenthèse à deux. Vos bières avalées, vous aviez repris le chemin de ce qu’il convient d’appeler désormais votre domicile conjugal. Vous étiez rue Thorel, ce genre de rue de 50 mètres que personne ne connait ni n’emprunte et dans laquelle la probabilité de croiser quelqu’un de sa connaissance est d’une sur un million. Solal venait de décider de faire un détour jusqu’à une épicerie exotique pour acheter de quoi préparer l’une de ses spécialités, tu irais chez Nicolas acheter une bonne bouteille.

Tu avais alors aperçu un visage familier. Tu avais souri. En face, l’homme souriait lui aussi et faisait mine de s’arrêter, sans doute pour te saluer et échanger quelques mots avec toi. Le moment n’a sans doute duré que quelques nanosecondes mais le temps que ton œil transmette l’information  à ton cerveau, tu avais blêmi. Dans 5 ou 6 pas, tu allais croiser Clément. Dix  mètres plus tard, Solal tournerait à gauche pour aller à l’épicerie exotique alors que tu partirais à droite chez Nicolas. Il fallait que tu tiennes bon quelques secondes. Tu as été fort. Tu as attendu que Clément comme Solal soient hors de portée de vue et de son pour laisser exploser ton chagrin.

Tu avais croisé Clément. Il était donc vivant et il n’avait pas besoin de toi.

En mai, tu l’as croisé trois fois en sortant du bureau. Il faut dire que ton bureau n’est qu’à quelques encablures du Café Bonne Nouvelle où il semble que Clément passe bien souvent ses soirées.  Depuis, tu as changé ton itinéraire et fait en sorte de ne jamais passer devant le Café Bonne Nouvelle après 17 heures (Clément sort tôt de son travail l’endroit où il attend que les journées passent et il a le lever de coude facile).

En juin, tu n’as pas croisé Clément.

Ce premier week-end de juillet, tu es resté à Paris. Il est rare que tu sois à Paris les week-ends de juillet (les mauvaises langues diront que tu n’es jamais à Paris le week-end et elles n’ont peut-être pas complètement tort), mais la vie est ainsi faite.

Le week-end avait été délicieux et en ce dimanche après-midi, tu étais allé Porte de Clignancourt à une espèce de fête bobo-hétéro-électro avec quelques amis. Le soleil caressait vos  visages, le DJ mêlait les bits électro au son naturel de son saxophone, l’ambiance était bon enfant… tu n’avais pas regretté l’épreuve de la ligne 4. Et puis au moins, tu étais détendu car tu pensais qu’il n’y avait aucun risque que Clément ne traîne Porte de Clignancourt.

C’était sans compter le destin. Il était 20 heures, tu étais dans le métro (toi… dans le métro), rentrais chez toi après ces quelques heures de joie frivole en plein air et là, à la station Marcadet-Poissonniers (tu n’étais jamais allé si au Nord), au moment où ta rame entrait en station, tu as levé le nez de ton ordiphone. Une seule personne attendait le métro sur le quai.

Clément.

Pourquoi as-tu levé la tête tout juste à ce moment-là ? Vos regards se sont croisés. Tu as surpris l’air atterré de Clément de te croiser ici. Il est monté dans la rame, est passé à quelques mètres de toi et tu as fait semblant d’être très absorbé par ce qui défilait sur ton ordiphone. Tu savais qu’il était juste derrière toi.

Barbès, Gare du Nord, Gare de l’Est, la foule se pressait, entrait et sortait de cette rame maudite où celui que tu aimes et toi n’étiez que voisins et la vie a continué. Comme si  pour l’un et l’autre, l’autre n’existait pas. Le destin.

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